Vendez tout, achetez des terres…

Depuis le début des années 2000, et surtout depuis la flambée des prix agricoles de 2007, les riches du monde s’intéressent de nouveau à l’agriculture, constatant que ça peut parfois coûter très cher de se nourrir ! Il était temps : depuis plus de trente ans, c’était l’inverse, l’agriculture était jugée ringarde, et tous les « experts » recommandaient d’investir dans l’industrie et les services ; on laissait les paysans se débrouiller seuls pour produire notre pain quotidien.

Ce mouvement s’inverse : les riches du monde constatent que les terres cultivables redeviennent une denrée rare et donc amenée à prendre de la valeur. C’est de nouveau la course à la terre.

Rien de nouveau sous le soleil finalement : lorsqu’en Europe, on avait faim, et en particulier au XVIII et au XIXe siècle, on a profité d’une double avance technologique pour exporter nos pauvres, en leur fournissant un aller simple pour le bout du monde et un fusil en leur disant « trouve-toi une terre pour manger, et si tu as du surplus, on te l’achètera ». Les chinois d’aujourd’hui prennent la suite de la colonisation, mais de façon beaucoup plus civilisée que les européens d’hier : à coup de carnet de chèques et non plus à coup de baïonnettes !

Même la Banque mondiale, qui avait avec constance désertifié les campagnes du monde pendant des décennies, a trouvé son « chemin de Damas » en 2007. Dans son rapport 2008 (www.banquemondiale.org/ ), elle préconise d’investir davantage dans l’agriculture dans les pays en développement en se basant sur 3 constats :

·          Alors que 75 % de la population pauvre mondiale vit dans les espaces ruraux, seulement 4 % de l’aide publique au développement va à l’agriculture.

·          En Afrique subsaharienne, les dépenses publiques consacrées à l’agriculture ne représentent que 4 % des dépenses publiques totales.

·          Pour les populations les plus pauvres, une augmentation du PIB déterminée contribue environ quatre fois plus efficacement à faire reculer la pauvreté lorsque cette augmentation vient de l’agriculture et non d’un autre secteur.

Ce mouvement a pris une ampleur incroyable : tout le monde s’y est mis, à commencer par les pays « riches et peuplés » comme la Chine, la Corée du Sud et le Japon, mais aussi les pays « riches et secs » comme l’Arabie Saoudite, le Koweït, les Emirats arabes unis, sans oublier les « grands capitalistes » des sociétés d’investissements occidentales.

Où achètent-ils ? Là où la terre est bon marché et garde des marges importantes de productivité évidemment. Donc… là où les gens ont faim, à commencer par l’Afrique ! D’autant plus qu’on y trouve des gouvernements « accommodants ».

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Un nouveau site incroyablement bien documenté illustre de façon très pédagogique et précise ce phénomène, avec des cartes interactives très parlantes : http://landportal.info/landmatrix . On ne saurait trop recommander à chacun d’aller s’y promener. Il porte, excusez du peu, sur l’analyse de contrats de cession portant sur 76 millions d’hectares de terres, 4 fois la superficie agricole de la France ! On y voit qui vend et qui achète, pour faire quoi.

D’un côté, soyons optimistes ; on peut se réjouir du retour de l’agriculture au premier plan des investissements. Elle en a bien besoin, puisqu’il va falloir trouver de nouvelles voies pour augmenter de 70 % la production agricole en ponctionnant beaucoup moins les ressources non renouvelables, et alors même que le réchauffement de la planète et la baisse de la biodiversité va rendre cette tâche particulièrement compliquée. On ne peut pas se satisfaire d’une situation où la plupart des pays africains produisent aujourd’hui moins de nourriture que le jour de la décolonisation, et où une part importante des meilleures terres du monde, par exemple en Ukraine ou en Roumanie ne sont plus cultivées du tout ! C’est bien qu’on y fasse la démonstration concrète que ces terres peuvent produire beaucoup plus qu’aujourd’hui.

Mais produire quoi, comment et pour qui ? De la nourriture pour les gens du cru, ou pour les animaux des pays riches  et des biocarburants ? On peut être lucides, comme Olivier de Schutter, le rapporteur spécial des Nations-Unies sur le droit à l’alimentation, quand il observe que les petites exploitations sont plus productives que les grandes, que l’agroécologie est la vraie solution d’avenir et que l’emploi et l’accès aux revenus est au moins aussi important pour lutter contre la faim que la production elle-même.

A propos BrunoParmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations.
J’ai 67 ans et j’ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d’agriculture d’Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d’enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural.
Ingénieur des mines et économiste, j’avais auparavant consacré l’essentiel de mon activité à la presse et à l’édition.
J’ai eu ainsi l’occasion de découvrir à l’âge mûr et depuis un poste d’observation privilégié les enjeux de l’agriculture et de l’alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs).
Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l’agriculture, sur l’alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ».
Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d’échange.

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