Mildiou et pomme de terre, famine ou faillite ?

La pomme de terre, originaire des hauts plateaux andins, froids et secs, supporte mal les étés chauds et humides. Elle est alors très sensible à une maladie « cryptogamique » causée par un microorganisme, qui attaque également, entre autres, la tomate et la vigne : le mildiou. Celui-ci se manifeste par des taches brunes ou une apparence de moisissures blanches et cotonneuses, suivies d’un flétrissement général de la feuille, puis de toute la plante. Le tubercule atteint pourrit rapidement, tout en dégageant une odeur désagréable et forte.

Dans une période relativement récente, le mildiou… tuait ! Le cas le plus spectaculaire se produisit en Irlande entre 1845 et 1848. La production de pommes de terre, aliment de base de la population, passa de 14 000 à 2 000 tonnes. Les décès par anémie, malnutritions et sous-nutritions engendrèrent une épidémie de choléra, et les colons anglais eurent une attitude inqualifiable : ils expulsèrent les paysans incapables de payer l’impôt sur leurs terres, refusèrent d’utiliser les réserves alimentaires de l’armée, et maintinrent les exportations irlandaises de nourriture : des convois de nourriture appartenant aux landlords, escortés par l’armée, continuaient à partir vers l’Angleterre. Pire : ils refusèrent ou diminuèrent l’aide internationale ! Résultat : l’Irlande passa de 8 millions à 4 millions d’habitants ; on estime que près de 2 millions de personnes périrent, et autant émigrèrent aux Etats-Unis, mais aussi en Australie, en Nouvelle Zélande et au Canada. Et la haine de certains irlandais envers les anglais est restée vivace.

Famine_memorial_dublin

Le mémorial de la famine témoigne encore à Dublin de cette catastrophe nationale

Aujourd’hui, on sait traiter le mildiou, et on ne risque donc plus la famine ! Y compris en agriculture biologique, où les fongicides à base de sulfate de cuivre ou d’iode, ou encore de bicarbonate de soude avec du savon à vaisselle font merveille, sans oublier les fongicides de synthèse pour les non bios.

Mais… un nouveau phénomène apparaît lors des étés chauds et humides comme l’été 2014 : l’augmentation de la productivité à l’hectare, aux conséquences également désastreuses, non plus pour la vie des consommateurs, mais pour les revenus des producteurs. En effet la plante, lorsqu’elle n’est plus attaquée, profite largement de ces conditions climatiques.

Dans l’Irlande du XIXe siècle, la productivité à l’hectare était de l’ordre de 3 tonnes (et, en 1846, elle était tombée à seulement 1 tonne). Entre 1960 et 1990, en France, le rendement moyen était déjà passé de 20 à 33 tonnes. En 2000 il avait encore grimpé à 42 tonnes ; en 2013 on en était à 45 tonnes. En cette année 2014, chaude et humide, on a dépassé les 50 tonnes en France, et même les 56 tonnes en Belgique !

On peut ainsi mesurer les progrès accomplis par l’agriculture : actuellement l’agriculteur qui sème 2 tonnes de pomme de terre en récolte 25 fois plus (en moyenne, certains ont des pointes à 40 fois plus !). Rappelons que, pour le blé, on en est à un facteur de 80 : 100 kilos de semence, 8 tonnes de récolte !

Mais le problème est que la pomme de terre, contrairement au blé, ne peut pas être conservée d’une année sur l’autre. Du point de vie de sa commercialisation, elle ressemble davantage au légume : une mauvaise récolte ou une légère baisse de la consommation provoque une envolée des prix, et, à l’inverse, les bonnes années, les prix chutent brusquement. Car en plus, facteur aggravant, les cours soutenus depuis quelques années ont incité les producteurs à augmenter les surfaces de production. Résultat, dans les pays producteurs du Nord-ouest européen, la production totale est passée de 24,2 millions de tonnes à 28,6 (+ 18 %), alors que la demande n’a absolument pas bougé.

Pommes de terre

150 des 3 000 variétés de pomme de terre sont cultivées en France,

mais on n’en consomme plus qu’un kilo par semaine.

En fait, la demande n’a cessé de baisser dans les pays riches comme les nôtres, au fur et à mesure que le niveau de vie augmentait. Au sortir de la guerre, on en consommait encore 152 kilos par habitant, aujourd’hui entre 50 et 55 kilos (moitié en direct, moitié sous forme de produits industriels type purée, frites surgelées ou chips). Et on ne voit pas ce qui pourrait la faire remonter de façon significative, hormis une grave crise économique. Rappelons à ce sujet que nous ne sommes pas vraiment en crise : les banlieusards n’ont pas encore arrachés leurs rosiers pour planter des pommes de terre dans leur jardin !

Résultat, le prix de vente de la pomme de terre de consommation, qui était de l’ordre de 300 € la tonne en 2012, et 200 € en 2013, est tombé entre 35 et 90 € la tonne en cette fin d’année 2014, prix qui parfois ne paye même plus le coût de la récolte ! Inutile de dire que les producteurs sont… préoccupés.

Et, malheureusement pour eux, une organisation européenne des producteurs qui gèlerait une partie de la production (par exemple en ne la récoltant pas), pour obtenir le maintien des cours à des niveaux raisonnables, ou bien organiserait le stockage d’une année sur l’autre sous forme de produits transformés, ne semble pas pouvoir se mettre sur pied. En quelque sorte ils sont les victimes de leur succès agronomiques, et de leur individualisme !

Mais, avec le réchauffement de la planète les « années à mildiou » (maîtrisé) seront de plus en plus fréquentes, et, vu les progrès de la génétique, les rendements vont continuer à augmenter. Il faudrait peut-être songer à une meilleure organisation des producteurs non ?

En revanche on peut espérer qu’au moins les restaurants du cœur et autres banques alimentaires vont être largement servis !

  1. Chiffres : Comité national interprofessionnel de la pomme de terre CNIPT et Union nationale des producteurs de pomme de terre UNPT (merci à François-Xavier Broutin)

A propos Bruno Parmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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