Qu’est-ce que bien manger ?

Bien manger, en voilà une phrase bateau et bien ambiguë ! Tentons d’explorer les différents sens qu’elle peut contenir. Pour quoi, pour qui voulons-nous « bien manger » ? Élargissons notre regard à la société et à la planète.

Publié le 23 novembre sur le site Atlantico

Bien manger, pour soi-même ?

Bien évidemment, à tout seigneur tout honneur, cette phrase est d’abord individualiste : je veux bien manger pour moi.

Déjà je veux manger… suffisamment ! N’oublions pas que sur notre planète, il y a aujourd’hui encore 800 millions de gens qui ont faim, soit exactement le même chiffre qu’en l’an 2000, mais aussi qu’en 1950 et 1900 ! Pour ces gens-là, d’un côté la vie est très simple : bien manger cela veut dire manger tout court. On peut également évoquer le milliard de gens qui certes mangent, et en quelque sorte se remplissent le ventre, mais qui mangent tous les jours le même aliment, un seul aliment : que du riz, ou que du maïs, ou que du manioc. Leur santé est gravement détériorée parce qu’ils manquent de protéines, de vitamines, d’éléments minéraux, etc. Pour eux, bien manger, cela veut dire manger de temps en temps un peu de viande, de laitage, de fruits ou de légumes, ce qui constitue un véritable luxe !

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Nous, européens, savons que nous pourrons manger demain et sommes définitivement sortis de la fatalité historique : 11 disettes dans la France du 17e siècle, 16 au 18e, et 10 encore au 19e… et des tickets de rationnement jusqu’en 1949, 4 ans après la fin de la 2e guerre mondiale !

Aujourd’hui en France, ce qui nous menace, ce n’est plus la faim, mais bien toutes les maladies de l’abondance : boulimie, anorexie, allergies, intolérances, obésité, cancer, diabète, artériosclérose, etc. Bien manger, cela implique donc le plus souvent de manger moins et mieux : moins de sel, moins de sucre, moins de matières grasses, moins de viande, moins de lait, moins d’alcool, moins de plats tout préparés ! Et davantage de fruits et légumes (locaux, de saison), de céréales, de protéines végétales, et de diversité.

Bien manger aujourd’hui, c’est aussi prendre son temps de s’asseoir à table avec de la famille ou des amis (jamais devant la télé !) pour déguster tranquillement des plats traditionnels, inventifs et savoureux que l’on a préparé soi-même ! C’est consacrer davantage de temps et d’argent à cette activité essentielle, qui ne représente plus que 14 % de notre budget mensuel (contre 38 % en 1960), moins que le logement, et bientôt moins que les loisirs !

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Nous sommes sortis de la faim, qui frappe encore dans de nombreux pays du monde, et conduit leurs habitants à consacrer l’essentiel de leurs revenus à se nourrir ; voulons-nous pour autant nous inspirer des anglais et des nord-américains, qui ne consacrent plus que 9 et 7 % de leur budget à se nourrir ?

Prenons également conscience de nos incohérences et contradictions de riches, quand nous voulons tout à la fois manger goûteux, sûr, traçable, biologique, hallal, casher, naturel, local, équitable, énergétique, beau, abordable, simple, pratique, rapide, diététique, équilibré, varié, traditionnel, moderne, issu du terroir, exotique, etc. Et nous nous étonnons de ne pas y arriver ! Bien manger face à autant d’envies, cela devient une véritable performance…

Dans notre pays, les femmes travaillent, comme les hommes, et on a donc inventé Findus et Carrefour pour pouvoir préparer un repas bon marché en 10 minutes, mais du coup « on ne sait plus ce qu’on mange »… et on retrouve parfois du cheval dans nos lasagnes ! La méfiance règne, car les industriels mettent de tout dans tout, et que nous suspectons les organismes de contrôle de n’être pas assez vigilants ou indépendants. Nous avons donc vraiment besoin de nous y retrouver dans les plats cuisinés que nous achetons, puisque nous ne savons ni ce qu’il y a réellement dedans, ni d’où ça vient, ni comment ça a été transformé.

C’est pourquoi les débats actuels autour de l’affichage nutritionnel, avec un logo simple et compréhensible qui permette de mieux saisir le lien entre alimentation et santé, sont absolument fondamentaux. Et les citoyens devraient vraiment se mobiliser face à la pression énorme des lobbys de toutes sortes qui tentent de torpiller le système d’étiquetage en cinq couleurs du Programme national nutrition-santé (PNNS, présidé par le Professeur Serge Hercber). Il est simple à comprendre car qui se rapproche de celui de la consommation d’énergie (auquel les français sont dorénavant habitués puisqu’ils peuvent le voir depuis des années sur tous des appareils ménagers). En attribuant des points négatifs à la présence d’éléments « défavorables » comme le sucre, le sel, les matières grasses, etc. et des points positifs à celle de fruits, légumes, légumineuses, fibres, etc., on arrive à calculer une note globale allant de A (couleur verte), pour les aliments les plus vertueux, à E (couleur rouge), pour les plus problématiques pour la santé.

Ce code très intuitif et simple à interpréter, s’il était rendu obligatoire sur tous des emballages, permettrait aux consommateurs de faire un meilleur choix entre différents produits (exemple mueslis ou céréales fourrées), et dans une classe de produits, de faire un meilleur choix entre les différentes marques (souvent on est confronté à une offre de 10 ou 20 mueslis dans son supermarché). De plus il aurait également un effet incitatif vertueux sur l’agro-industrie, chaque firme étant ainsi motivée pour tenter d’éclaircir la couleur de son produit.

Affichage nutritionnel 5 couleurs

Pour commencer, on peut facilement rejoindre les 242 000 citoyens qui ont signé cette pétition sur Change.org

Bien manger, pour faire société ?

Quand on achète un produit, on achète le monde qui va avec. Ceci est particulièrement vrai pour la nourriture !

Posons-nous la question du rapport entre notre goinfrerie et notre propension au gâchis… et la faim dans le monde : peut-on vraiment bien manger chez nous sans aggraver les problèmes là-bas ? L’accaparement incroyable de ressources qu’implique notre mode de vie ne condamne-t-il pas les paysans pauvres du tiers-monde à la marginalité et la misère ? Est-ce normal de manger régulièrement des produits de contre saison importés des antipodes, et de pays où l’on ferait mieux de se faire à manger pour soi-même ?

Plus près de nous, dans un pays où le chômage reste endémique et où les paysans sont vraiment menacés de faillite, quelles solidarités locales sommes-nous capables de créer à table ? Pourquoi ne nous efforçons-nous pas de manger prioritairement des produits locaux ? Prenons exemple de nos cantines scolaires et d’entreprises, qui devraient être des premiers maillons de la solidarité sociale : plutôt que d’y lutter en permanence pour que le ticket soit moins cher, pourquoi ne demandons-nous pas aussi que l’on y serve systématiquement et chaque fois que possible de la nourriture produite dans notre département ?

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Bien manger dans sa cantine, ne serait-ce pas aussi créer des solidarités locales qui rendent notre monde plus vivable, chaleureux, solidaire, et plus goûteux en définitive ! Ici la carte des fournisseurs de l’association Manger local en pays de Redon

Nous sommes ce que nous mangeons : nous « faisons » littéralement société et culture à table. Bien manger en France, c’est donc d’abord manger… comme un français, ce que le reste de monde nous envie puisque nous sommes « le » pays de la gastronomie mondiale. Songeons que l’UNESCO a inscrit le repas gastronomique français dans sa liste du patrimoine mondial ! Ce repas « met l’accent sur le fait d’être bien ensemble, le plaisir du goût, l’harmonie entre l’être humain et les productions de la nature… Parmi ses composantes importantes figurent : le choix attentif des mets ; l’achat de bons produits, de préférence locaux ; le mariage entre mets et vins ; la décoration de la table… il commence par un apéritif et se termine par un digestif, avec entre les deux au moins quatre plats, à savoir une entrée, du poisson et/ou de la viande avec des légumes, du fromage et un dessert »…, et du bon vin. Il n’y a plus qu’à appliquer ces principes pour bien manger, comme un français, ce qui n’empêche nullement de manger de temps en temps du sushi ou du couscous, et même un hamburger ou du fish and chips, ni de boire du thé !

Bien manger, pour la Planète ?

Mais ces deux items, bien manger, pour soi et pour faire société, n’épuisent pas le sujet : on peut encore élargir la réflexion à l’ensemble de la planète ! A l’heure où le réchauffement devient un problème majeur, nous pouvons prendre conscience du fait que notre nourriture, sa production, son transport sa transformation et sa distribution, représente 25 à 30 % de l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre, autant sinon plus que le transport ! Dès lors, la question se pose réellement : combien de gaz à effet de serre pour produire ce qu’il y a dans mon assiette ? Comment bien manger, littéralement « bon pour le climat » ?

La consommation de légumes frais, locaux et de saison provoque l’émission de 15 fois moins de gaz à effet de serre que celle de légumes hors saison importés par avion ! De ce point de vue les fruits ou légumes provenant de serres chauffées sont une véritable aberration. Et surtout la viande de notre assiette a émis 90 fois plus que les petits légumes qui l’accompagnent. Un mot d’ordre fort simple permet de rééquilibrer : passer du traditionnel bœuf-carottes à la carotte au bœuf : deux fois plus de carottes, deux fois moins de bœuf, et la planète vous dira ouf ! Ce qui n’empêche nullement d’exiger du bœuf de grande qualité, produit localement, et de la payer à son juste prix pour que l’éleveur puisse en vivre décemment.

Rappelons qu’un carnivore qui roule en vélo réchauffe beaucoup plus la planète qu’un végétarien qui roule en 4/4 ! Je ne propose pas de tous devenir végétariens, mais manger moins de viande et rouler plus souvent en vélo permet de façon certaine de mieux protéger à la fois la planète et notre santé !

Logo Bon pour le climat

Pour ceux qui veulent en savoir davantage, l’association de restaurateurs Bon pour le climat a mis au point un éco-calculateur qui permet de calculer l’empreinte carbone de n’importe quelle recette. Très instructif !

Poursuivons : une dernière solidarité à inscrire autour du bien-manger est intergénérationnelle ; elle consiste à manger aujourd’hui sans gâcher ni piller, pour que les générations suivantes puissent, elles aussi, manger à leur tour ! Par ses choix au quotidien, le consommateur peut renforcer le type d’agriculture et d’élevage qu’il souhaite ; par exemple une agriculture dite « conventionnelle », en fait « tout pétrole, chimie, mondialisation, déforestation », ou bien une agriculture écologiquement intensive, voire biologique, qui respecte davantage la planète, la biodiversité, la vie du sol, et économise au maximum les ressources naturelles non renouvelables.

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Alors, qu’est-ce qu’on mange ce soir ? On voit bien que ce choix apparemment anodin a des incidences considérables sur notre santé, notre convivialité, notre joie de vivre, mais aussi l’organisation de la société, l’emploi dans notre pays, notre culture collective, et même sur la faim dans le monde, le réchauffement de la planète, et la protection des ressources naturelles. Une vraie prise de tête, mais gardons néanmoins notre spontanéité en même temps que le moral et la mesure, et faisons remonter de saines envies. Bon appétit !

 

 

A propos Bruno Parmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations.
J’ai 67 ans et j’ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d’agriculture d’Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d’enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural.
Ingénieur des mines et économiste, j’avais auparavant consacré l’essentiel de mon activité à la presse et à l’édition.
J’ai eu ainsi l’occasion de découvrir à l’âge mûr et depuis un poste d’observation privilégié les enjeux de l’agriculture et de l’alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs).
Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l’agriculture, sur l’alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ».
Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d’échange.

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