Le pou de mer menace notre assiette de saumon

Les prix du saumon ont été presque doublés par deux l’année dernière. Principale raison : les poux de mer ont contaminé les élevages industriels en Norvège. Les maladies provoquées par ces parasites entraînent une raréfaction des poissons.

Article paru dans Atlantico le 2/2/17

1/ En 2016, le kilogramme de saumon de Norvège a atteint le prix de 80 couronnes norvégiennes sur l’indice saumon du Nasdaq, c’est près de deux fois plus que pour l’année 2015. Quelles sont les causes de cette hausse des prix du saumon enregistrée en 2016 ? Et quelles en seront les conséquences pour les marchés ? 

Bruno Parmentier : Une des causes essentielles est l’infestation rapide des élevages de saumon par le pou. Il s’agit d’un parasite de quelques millimètres qui se fixe sur la peau du saumon pour manger son mucus, et parfois la peau et le sang. Il cause des plaies ulcérées, entretenues ou élargies par des infections bactériennes et fongiques opportunistes, qui finissent par tuer de très nombreux sujets.

C’est une des conséquences de l’industrialisation de cet élevage. Quand le pou de trouve en présence de milliers de proies réunies dans une même cage, il n’a plus que l’embarras du choix et pullule. De plus, comme très souvent les élevages de saumon sont situés dans les couloirs de migration des jeunes saumons sauvages, les poux voyagent gratuitement d’un élevage à l’autre. Et ils deviennent malheureusement (mais logiquement) de plus en plus résistants aux pesticides antiparasitaires.

Saumon infesté de poux

On parle bien d’un élevage de centaines de millions de poissons sur des surfaces réduites, essentiellement dans les fjords norvégiens, chiliens et canadiens, dont, à la suite de ruptures de filets, des centaines de milliers retrouvent la liberté, emportant avec eux leurs maladies et leurs parasites !

La Norvège, plus gros producteur mondial, qui a doublé sa production entre 2005 et 2014, est la plus frappée par le pou, tandis que le second producteur, le Chili, qui peinait à se relever de l’anémie infectieuse (ISA), est maintenant infesté par des micro-algues qui se sont développées avec le phénomène météorologique El Nino (elles provoquent la mort des poissons en consommant leur oxygène).

Comme par ailleurs la demande de saumon ne cesse de croître, en particulier en Europe, les prix flambent comme on peut le voir sur le graphique ci-dessous qui donne l’évolution depuis 3 ans du prix du kilo de saumon (en couronne norvégienne).

2/ Des solutions ont dû être prises pour combattre cette infection parasitaire. Des antibiotiques ont été utilisés par les éleveurs. D’autres solutions peuvent-elles être envisagées pour lutter contre ces poux de mer et ainsi préserver les élevages ? Quelle serait l’influence de l’application de ces solutions sur les prix du saumon sur les marchés ?

Bruno Parmentier : Constatons tout d’abord que l’avenir de la consommation de poissons se situe essentiellement dans l’aquaculture et non plus dans la pêche. On fait seulement maintenant pour les animaux aquatiques ce qu’on a fait il y a plusieurs siècles pour les animaux terrestres, quand on est passé de la chasse à l’élevage. Car avec l’évolution des techniques de pêche industrielle, couplé avec la pollution, le réchauffement climatique et l’acidification des eaux, on estime que 29 % des 600 espèces de poissons et crustacés sont actuellement en passe de s’éteindre, et que 90 % de la population des grands poissons (thon, maquaire, requin, cabillaud et flétan) a déjà disparu !

D’où la progression fulgurante de l’aquaculture mondiale (attention, pas en France, nous sommes de véritables nains en la matière !), qui a progressé de 85 % entre 2004 et 2014. Actuellement on consomme plus de tonnage de poisson d’élevage dans le monde que de bœuf !

Production mondiale de saumon en million de tonnes (source FAO)

Mais, alors qu’on a pu constater depuis longtemps les dégâts sanitaires et environnementaux de l’élevage industriel terrestre, et tenter d’y remédier, on découvre seulement ceux de l’aquaculture, qui sont, eux aussi, considérables ! En particulier pollution des eaux (concentration de déjections et de restes de nourriture de milliers de poissons, et dispersion dans la mer de pesticides et de médicaments), et contamination du poisson (il concentre les polluants comme le mercure, le cadmium, le DDT ou les PCB). Et les moyens de lutte relativement simples sur terre, comme le vide sanitaire (appliqué par exemple pour les canards du Sud-ouest en 2016) sont moins efficaces dans un milieu ouvert, où l’eau et les poissons circulent en permanence : elle demande une coordination totale et à grande échelle de la gestion du risque de parasitoses. De plus, comme sur terre, les parasites s’adaptent sans cesse aux nouveaux traitements chimiques, ce qui est le cas actuellement du pou.

Avec la crevette tropicale, le saumon est l’espèce élevée la plus intensivement, et ses éleveurs découvrent donc seulement l’ampleur du problème et ont du mal à le résoudre. Il est donc plus que probable que le saumon coûtera cher en France en 2017.

3/ Les poux de mer semblent proliférer dans des eaux plus chaudes. Dans quelles mesures le réchauffement climatique peut avoir des répercussions sur les élevages de saumons et autres poissons ? La Norvège est particulièrement touchée par cette infection. Les autres pays d’élevages comme l’Ecosse ou l’Alaska peuvent être impactés ? 

Bruno Parmentier : On continue à sous-estimer les conséquences du réchauffement climatique ; l’élévation rapide de la température des eaux de la mer aura une influence considérable sur la pêche (désertification des barrières de corail, migration des poissons vers les pôles, diminution de leur taille, etc.) mais aussi sur l’aquaculture, avec le développement des parasites (exactement comme sur terre !). Non seulement le pou pourra proliférer, mais d’autres parasites ou d’autres maladies apparaîtront inévitablement, en Norvège comme en Alaska ou au Chili.

De plus n’oublions pas que le saumon est un poisson carnivore et est pour le moment nourri d’aliments préparés à base d’autres poissons sauvages (même si des travaux sont menés pour tenter de substituer des protéines végétales à ces protéines animales). L’avenir des saumons de l’Atlantique nord est donc fortement lié à celui des sardines et anchois du Pacifique Sud, et donc des conditions climatiques dans ces régions éloignées.

Après avoir quasiment disparu des rivières françaises (il était tellement abondant qu’il a constitué un temps une des bases de la nourriture des ouvriers en Bretagne !), il pourrait aussi disparaitre des fjords norvégiens, et donc une deuxième fois de nos assiettes… Mais le pire n’arrive pas toujours, on peut aussi inventer une solution efficace à ce problème, et peut-être que le règne actuel du pou ne marquera qu’une inflexion provisoire dans la croissance spectaculaire de la consommation mondiale, et en particulier française, du saumon !

 

 

 

A propos Bruno Parmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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