Agriculture et principe de précaution

Nous mettons le fameux « principe de précaution » à toutes les sauces. En matière agricole en particulier, certains l’évoquent pour tenter d’interdire les OGM, et aussi les pesticides. Tentons de mieux comprendre de quoi il s’agit… Pour cela, commençons par nous interroger : qui parle, au nom de quels intérêts, de quoi veut-il se protéger ?

Publié sur le site Atlantico le 20 mars 2017

Les « écolos-bios » craignent le cancer, les malformations congénitales, l’infertilité, Alzheimer, Parkinson, des modifications génétiques, une baisse du système immunitaire, etc. Plus la mort de poissons, crustacés, oiseaux et insectes pollinisateurs. Un véritable musée des horreurs ! Et, logiquement, ils demandent, par principe, l’interdiction pure et simple « des » OGM et de nombreux pesticides, à commencer par le glyphosate (Roundup), le principal herbicide, et les néonicotinoïdes, des insecticides très employés. Voir par exemple le rapport de Greenpeace : « Santé, les pesticides sèment le trouble » ou les travaux de l’association Générations futures.

Lors du « Grenelle de l’environnement », la confrontation des points de vue a conduit à afficher la volonté commune d’une baisse progressive, mais néanmoins rapide : -50 % de pesticides en 10 ans, à échéance de 2018, objectif finalement repoussé à 2025… Du coup les pressions pour l’interdiction pure et simple de ces produits s’accentuent, par précaution.

Maintenant, mettons-nous dans la tête d’un agriculteur utilisateur régulier de pesticides. Pour lui la première application du principe de précaution consiste à s’acheter un masque, des lunettes, des gants et une combinaison pour manipuler ces produits, car, bien évidement, s’ils sont dangereux, c’est surtout à forte dose, quand on remplit la cuve de son pulvérisateur. Une fois qu’il a fortement dilué tout ça, il a tendance à estimer que les précautions ont été prises, et que le produit a cessé d’être réellement dangereux ! Ce qui n’est pas vrai naturellement, mais il est incontestablement beaucoup moins dangereux.

Et du coup, pour lui, le principe de précaution consiste surtout à anticiper ses problèmes à lui. Et à donc souvent à traiter ses champs régulièrement, par précaution, car les maladies, les insectes prédateurs ou les mauvaises herbes pourraient bien arriver et mettre à mal sa récolte. Et, trop souvent, il force un peu sur les doses, tout autant par précaution ! Les incidents climatiques de plus en plus nombreux l’y incitent : songeons que les rendements de blés en France ont reculé de trente ans en 2016 à cause d’un printemps pourri. En conséquence, pour de nombreux agriculteurs, il convient d’abord et en premier lieu de se protéger de la faillite en assurant la récolte, coûte que coûte.

C’est dans la même logique que de nombreux agriculteurs militent pour repousser l’échéance de telle ou telle interdiction en disant qu’ils « n’ont pas d’autre solution » dans le cas des espéces qu’ils cultivent. Le principe de précaution consisterait, là, à dire que si on veut continuer à manger des carottes ou des cerises, il faut quand même continuer à traiter quelques années, jusqu’à ce qu’on trouve d’autres pesticides autorisés… ou alors importer des productions d’autres pays où la législation ou le contrôle sont moins exigeants !

C’est ainsi que des chercheurs de l’INRA viennent de publier dans la revue Nature plants du 27 février 2017 une étude statistique intitulée « Réduire l’usage des pesticides sans perte de performance » comparant les pratiques de fermes similaires ; elle montre qu’actuellement on pourrait diminuer en moyenne de 30 % l’usage des pesticides en France, sans aucun effet sur la production ni sur la rentabilité des exploitations ! On est typiquement là dans le principe de précaution : ces agriculteurs qui en utilisent davantage que leurs collègues ne sont pas encore prêts aux adaptations conséquentes de leurs systémes de culture qui doivent accompagner ce désengagement du tout chimique : diversification des cultures, introduction de cultures rustiques ou de prairies temporaires, diversification des variétés, ajustement des dates de semis et des modalités de fertilisation, utilisation des techniques de faux-semis et de désherbage mécanique, abandon du labour, semis conjugué de plusieurs espèces et variétés, agroforesterie, etc. Tant qu’on ne se sent pas pour « tout changer », il reste logique de surutiliser les pesticides … par précaution.

Rien n’est simple en la matière : regardons par exemple la campagne des producteurs de banane de Martinique et Guadeloupe au dernier Salon de l’agriculture : ils ont admis qu’ils n’avaient pas encore la label bio européen, bien qu’ils aient réduit de 61 % leur usage de pesticides. Mais ont signalé que leurs bananes ont en fait moins de résidus de pesticides que les bananes dites « bio » importées du Costa Rica, de l’Équateur, du Brésil ou de Saint-Domingue, pays où les normes bio sont moins exigeantes et tolèrent l’utilisation de pesticides carrément interdits en Europe ! Là, le principe de précaution conduirait à préférer le non bio des Antilles françaises au bio d’autres pays !

Souvenons-nous, le dernier gros scandale sanitaire en Europe fut celui des graines bio germées allemandes, qui ne contenaient pas de pesticides, mais qui ont quand même tué 46 allemands et blessé plusieurs milliers. Dans ce cas, le principe de précaution consistait-il à se méfier des pesticides, ou bien des maladies bien naturelles des ces graines, causées par des bactéries ECEH, naturelles mais mortelles !

On a vu que pendant l’épidémie de Chikungunya à La Réunion la population a été nettement moins regardante sur l’utilisation d’insecticides. Là, l’application du « Principe de précaution » voulait dire : débrouillez-vous pour éradiquer les moustiques avant qu’ils nous piquent ! Gageons que nous risquons maintenant d’avoir une progression des cancers dans l’île dans quelques décennies… Idem pour l’épidémie de Zika au Brésil, pendant laquelle le mot d’ordre a été : « Venez à bout du moustique avant qu’il provoque des malformations à nos enfants ».

Quand on évoque ce fameux « Principe de précaution », il convient donc de commencer par comprendre la diversité des points de vue et des intérêts, et à se demander « qui veut se protéger de quoi »…

A propos Bruno Parmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations.
J’ai 67 ans et j’ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d’agriculture d’Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d’enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural.
Ingénieur des mines et économiste, j’avais auparavant consacré l’essentiel de mon activité à la presse et à l’édition.
J’ai eu ainsi l’occasion de découvrir à l’âge mûr et depuis un poste d’observation privilégié les enjeux de l’agriculture et de l’alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs).
Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l’agriculture, sur l’alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ».
Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d’échange.

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