Cinq vrais défis pour l’agriculture française

Au moment où le nouveau Ministre de l’agriculture prend ses fonctions, on peut s’interroger sur cinq vrais défis auxquels doivent faire face les agriculteurs français, et européens.

Remise à jour d’un article publié au moment du Salon de l’agriculture, les problèmes de fond demeurent !

NB. : Voir aussi l’interview de 6 minutes sur France Info TV du 15 février 2017 :

L’éco : Bruno Parmentier

Et aussi : l’interview radio sur France Info le 20 février :

http://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/metiers/agriculture/salon-de-l-agriculture-nous-sommes-a-la-veille-d-une-veritable-revolution-agricole_2066285.html

Article originel publié dans Atlantico le 24 février 2017

Apprendre à vivre avec le réchauffement climatique.

Nous avons eu en 2016 un printemps exceptionnellement pluvieux… (mais il faut s’interroger sur l’emploi si facile du terme exceptionnel car il s’agit peut-être d’un printemps désormais « normal »). Les blés qui n’ont pas été pourris par les inondations ont souffert de manque de rayonnement solaire, et au total la récolte a baissé d’un tiers. Plus d’un agriculteur s’est interrogé sur ses choix : à quoi bon se payer des semences, des engrais et des pesticides très onéreux si au final on n’est pas capable de supporter un printemps pluvieux ? Les producteurs de fruits et légumes ont aussi largement souffert en 2016 du même phénomène. En 2017, c’est plutôt la sécheresse qui va menacer les récoltes, autre source d’interrogation !

Or tout laisse à penser que le climat va continuer à se détériorer rapidement. Bien entendu ce sont les agriculteurs des pays tropicaux qui souffriront le plus, mais ici aussi il va falloir s’adapter. Que faisons-nous pour avoir une agriculture plus résiliente, capable de s’adapter à ces nouvelles données ? Il convient de revoir des choix génétiques et de méthodes culturales qui ont été faits exclusivement pour rechercher une productivité maximum dans les anciennes conditions « habituelles ». Il nous faut dorénavant une agriculture qui soit à la fois productive et résiliente, qui produise beaucoup les bonnes années, mais qui produise aussi les mauvaises années. Cela interroge toute la chaine : la génétique, les pratiques culturales, les rotations, etc.

S’adapter aux changements rapides de consommation alimentaire.

L’agriculture bio progresse actuellement à raison de 20 % par an en surface et 15 % en chiffre d’affaires, quel autre secteur de l’économie française peut s’enorgueillir de tels taux ? Ne faut-il pas en tirer quelques leçons ? L’essor du « sans » (sans gluten, lactose ou viande, sans soja, œufs, caféine, crustacés, cacahuètes, noix, sésame, tournesol, moutarde ou pavot, mais aussi, sans OGM, pesticides, sulfites, additifs ou matières grasses, etc.) est également le signe d’une volonté des français de se réapproprier une certaine maîtrise de leur alimentation, et par extension de leur vie ; le marché du sans lactose pesait plus de 100 millions d’euros en 2016 (+15 % par an) et celui du sans gluten 65 millions d’euros (+25%  par an) ; les substituts végétaux à la viande, eux, croissent de 50 % par an ! Sans oublier que les œufs de poules élevées en cage sont en train de disparaître purement et simplement des rayons de nos supermarchés, pour satisfaire une forte demande sociale. Comment les agriculteurs peuvent-ils accompagner ce mouvement de fond ?

La consommation de viande et de produits laitiers, qui n’avait cessé d’augmenter tout au long du XXe siècle (on était passé de 20 kilos par personne et par an dans les années 1920 à 50 dans les années 1950, 80 dans les années 1980, et 100 au tournant du siècle) a amorcé sa décrue, puisqu’on ne consomme plus aujourd’hui que 85 kilos de viande et 90 kilos de lait (sous forme de laitages). Tout laisse à penser que ce mouvement va se poursuivre : ces produits ne sont plus autant « à la mode » que pendant les 30 glorieuses, et les critiques multiples dont ils font l’objet (santé, intolérances, risques sanitaires, bien-être animal, scandales, peurs et méfiances diverses) risquent de s’accentuer. Un signe récent de ces évolutions sociétales, les nouveaux « repères de consommation alimentaires » de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (ANSES), qui seront reprises dans le prochain Programme national nutrition-santé (PNNS) : en matière de viande, œufs et poisson, on recommandait jusqu’à présent d’en manger « une ou deux fois par jour » ; maintenant « pas plus de 25 grammes de charcuterie et de 70 grammes de viande par jour, et du poisson une ou deux fois par semaine ». En ce qui concerne le lait, l’évolution est encore plus spectaculaire : c’était « 3 produits laitiers par jour », et désormais… silence, ils ne savent plus quoi conseiller !

Ce secteur économique, qui a été très majoritairement tourné vers la recherche d’une production de masse à faibles coûts, est contraint de privilégier dorénavant la qualité, et la recherche d’arguments pour que le consommateur accepte un prix plus important. Il doit faire la même mutation que le secteur du vin, qui a dû faire face à une baisse drastique de la consommation de 140 litres à 40 litres en 50 ans : actuellement on ne produit plus de « piquette », on ne vend plus le vin en « litrons », et les consommateurs ont accepté de payer beaucoup plus cher leurs bouteilles. Cette profonde mutation sera fort douloureuse et nécessite d’être accompagnée de façon très volontariste, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui….

Inventer une agriculture écologiquement intensive.

L’agriculture « tout chimie, tout tracteur, tout pétrole » est à bout de souffle ; elle repose sur une exploitation intensive de ressources non renouvelables, provoque des dégâts environnementaux et de santé de plus en plus préoccupants, et génère des rétroactions négatives considérables (résistances aux herbicides et insecticides, baisse de la biodiversité et de la fertilité des sols, etc.). Les agriculteurs ont réussi à gagner du temps depuis la promesse faite lors du Grenelle de l’environnement de baisser de 50 % en 10 ans l’utilisation des pesticides, et ils ont même carrément provoqué la société en augmentant leur consommation de ces produits. Mais le retour de bâton arrive : il est maintenant fort possible que l’herbicide le plus utilisé au monde, le glyphosate (Roundup) soit purement et simplement interdit en Europe, ainsi que les insecticides néonicotinoïdes… Il va donc falloir prendre des mesures aussi importantes que le quasi abandon du labour, la couverture permanente des sols (en laissant les résidus en surface ou mettant des plantes de couverture pendant l’hiver), les mélanges de plantes qui s’aident à pousser, l’agroforesterie et l’utilisation intensive d’animaux auxiliaires de culture. Ceci nécessitera dans bien des cas une refonte complète des systèmes de production, pour arriver à produire autant -sinon plus-, et mieux, mais avec moins. Une « agriculture écologiquement intensive », basée sur l’intensification des systèmes écologiques plutôt que sur leur négation. La question se pose donc crûment : comment soutenir, accompagner et accélérer ces mutations lors du quinquennat qui démarre ?

Maîtriser le monde du big data agricole.

Sous un M2 de sol on peut compter 260 millions d’êtres vivants, pour la plupart totalement inconnus. On peut ainsi mesurer l’ampleur de notre ignorance et comprendre ces scientifiques qui estiment qu’on ne connaît que 10 % des êtres vivants. Depuis un demi siècle, dans le doute on détruisait ! De la même manière on traitait les champs comme un tout en épandant partout les mêmes quantités de produits chimiques sans connaître les besoins réels, M2 par M2, voire plante par plante. Ca y est, nous quittons enfin ce monde moyenâgeux de l’ignorance et des approximations pour celui de la connaissance fine. Nos champs et nos animaux seront dorénavant bourrés de capteurs qui nous transmettront en permanence de grandes quantités de données exploitables, et de robots qui feront des interventions super ciblées. La nouvelle chimie s’efforcera de stimuler finement ces fonctionnalités naturelles au lieu de les détruire. Nous arrivons en quelque sorte à l’an 1 de la « nouvelle » agriculture, une véritable révolution technique probablement plus importante que l’arrivée du tracteur après guerre ! Va-t-on perdre cette nouvelle guerre, et faudra-t-il que dans 20 ans les agriculteurs français achètent à prix d’or les données informatiques concernant leurs propres champs à des multinationales d’origine américaine ? On a pu voir au dernier Salon de l’agriculture des start-up de nouveaux types arriver, les « start-up de l’agriculture et l’alimentation ». Notre président se veut (entre autres) celui des start-up, c’est le moment, que va-t-il faire pour qu’en matière d’agriculture on passe à la vitesse supérieure ?

Robots et drones vont envahir rapidement nos champs. D’ores et déjà les agriculteurs sont les premiers utilisateurs de drones en France !

Intéresser vraiment la société aux défis de l’agriculture.

La campagne électorale se termine… mais où est la réflexion politique sur les vrais enjeux de cette activité majeure pour l’avenir du pays ? Veut-on vraiment sauver de la faillite et du désespoir les milliers d’éleveurs qui devraient fermer en 2017, et les aider à se transformer radicalement ? Mettre en place une fiscalité pluriannuelle qui permette aux agriculteurs de lisser leurs revenus et de ne pas être acculés en même temps par les bas prix, les mauvaises récoltes en en plus les impôts ? Revenir à des systèmes de « filets de protection » efficaces pour les aider à passer les crises sanitaires, météorologiques ou d’effondrement des cours mondiaux ? Relancer l’Europe agricole, face aux menaces croissantes d’un monde perçu comme de moins en moins sûr ?

Le traité transatlantique ne verra probablement jamais le jour, mais quelle autre politique d’échanges internationaux peut-on mettre en place pour cette activité économique fortement exportatrice ? Fermer les frontières serait proprement suicidaire pour l’agriculture française !

Mais rien n’empêche de pousser aussi à la consommation locale : veut-on par exemple installer une vraie politique systématique d’achats de produits locaux et de saison dans toutes les cantines de France, et un choix quotidien entre un repas carné et un repas végétarien (qui au passage abolirait les guerres de religion, fort mal venues à l’école) ?

Et veut-on promouvoir l’idée que, dorénavant, bien manger en France, c’est y dédier un peu plus d’argent et un peu plus de temps ? En 1960, les français consacraient en moyenne 38 % de leurs revenus à leur nourriture à domicile, aujourd’hui 14 %. Allons-nous continuer dans cette voie et arriver aux 9 % des anglais ou aux 7 % des américains, deux peuples dont nous n’envions ni la gastronomie, ni la santé, ou bien tenter de reconquérir la maitrise de notre santé, de notre culture, de notre convivialité, et d’établir de nouvelles relations entre la ville et la campagne ?

D’autant plus que ça ne suffit pas : vu la disproportion des forces entre les producteurs, les transformateurs et la Grande distribution, ne faut-il pas aussi rétablir une bonne fois pour toutes une certaine équité dans le partage de la valeur de ce que les français payent pour leur nourriture, afin que les producteurs puissent eux aussi en vivre décemment ?

Le président Macron souhaite (enfin !) relancer l’Europe. Cela ne commence-t-il par par relancer la seule vraie politique européenne jusqu’à aujourd’hui : la Politique agricole commune ? Et par un fort réinvestissement de la France (et des autres pays latins) dans les instances de décisions communautaires, avec sa culture et son rapport bien spécifique à la nourriture et à la campagne ?

 

A propos Bruno Parmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations.
J’ai 67 ans et j’ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d’agriculture d’Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d’enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural.
Ingénieur des mines et économiste, j’avais auparavant consacré l’essentiel de mon activité à la presse et à l’édition.
J’ai eu ainsi l’occasion de découvrir à l’âge mûr et depuis un poste d’observation privilégié les enjeux de l’agriculture et de l’alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs).
Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l’agriculture, sur l’alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ».
Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d’échange.

Ce contenu a été publié dans Actu MANGER, Actu NOURRIR, Actualités, avec comme mot(s)-clé(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à Cinq vrais défis pour l’agriculture française

  1. Ping : Cinq vrais défis de l’agriculture ...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Merci de taper les caractères de l'image Captcha dans le champ

Please type the characters of this captcha image in the input box