Et si parfois la taille en agriculture pouvait être vertueuse ?

La majorité des français pensent qu’en matière agricole seule les exploitations de petites tailles peuvent faire de l’écologie et du développement durable. Ils sont persuadés qu’en interdisant ce qu’ils appellent « l’agriculture industrielle » on résoudra tous les problèmes. Revisitons ces certitudes !

Pour les français, la petite agriculture est par essence vertueuse.

Les Français, comme la plupart des habitants de pays d’origine catholique, ont des relations compliquées avec l’argent. Contrairement aux peuples d’origine protestante ou juive, nous ne pensons pas que la richesse est un don de Dieu qui récompense le vertueux, mais plutôt un cadeau empoisonné du diable, éminemment suspect, comme celui obtenu par Faust. Quand on mélange l’argent et la nourriture, tout se complique encore, vu l’ampleur de notre inconscient collectif en la matière. Gagner de l’argent sur la nourriture devient donc doublement suspect.

Tant que ce phénomène concerne des individus ou de très petits groupes, ça va encore. La plupart des gens admettent que leur boulanger ou leur charcutier ont « bien le droit » de gagner de l’argent ; ils constatent qu’ils se lèvent tôt, travaillent énormément, et que leur pain et leur saucisson sont savoureux, donc, en quelque sorte « ils ne l’ont pas volé ». Une boulangerie ou une charcuterie industrielle, c’est déjà tout autre chose, ça commence à devenir louche. Ces gens-là mettent des masques pour travailler, c’est suspect. D’ailleurs, à bien y réfléchir, s’ils n’en mettent pas, c’est encore plus louche ! On peut à la rigueur leur pardonner d’avoir réussi car ils créent des emplois locaux… mais à quel prix (les conditions de travail sont probablement déplorables). S’ils s’enrichissent en plus avec ça… Peu importe que cet outil industriel soit la propriété des agriculteurs, par exemple d’une coopérative ; si c’est le cas, c’est un facteur aggravant, une trahison pure et simple des idéaux de départ.

Au stade ultérieur de la très grande entreprise, surtout multinationale, apatride et éloignée de notre culture, là le doute n’est plus permis : l’argent gagné, la richesse, l’opulence ne peuvent qu’être que les signes d’un pacte avec le diable. S’ils gagnent tout cet argent, ils ne peuvent que chercher à exploiter les paysans et à nous empoisonner d’une manière ou d’une autre. Ils rentrent donc irréversiblement dans la catégorie des « méchants ». Chacun se crée finalement sa propre frontière inconsciente entre le Bien et le Mal : à 100 salariés, à 1 000 ou à 100 000. A 1 million d’euros de chiffre d’affaires, à 100 millions ou à 10 milliards.

En matière de grandes cultures, on a cependant fini par se faire à l’idée qu’il n’est plus possible de vivre sur quelques hectares et qu’un agriculteur se doit de compter en dizaines, voire en centaines d’hectares ; en revanche on n’est pas encore prêts, comme le sont les américains, brésiliens, argentins ou autres australiens, à compter en milliers d’hectares…

En matière d’élevage notre sensibilité reste beaucoup plus exacerbée : élever quelques dizaines d’animaux, soit ; quelques centaines, c’est déjà suspect, mais dès qu’on arrive au millier cela devient proprement scandaleux ! Une vérité nullement partagée outre Rhin où on a conservé tels quels et modernisé les anciens Kolkhozes, et où un élevage de 1 500 vaches ou de 5 000 truies ne choque pratiquement plus personne… pas plus, bien sûr, qu’aux USA, ou dorénavant qu’en Chine !

L’absence de notion des grandeurs et des proportions.

Quand on mesure les quantités d’eau que l’on utilise, on a l’habitude de calculer chez soi en litres alors que pour l’irrigation, on utilise des mètres cubes (m3). On a alors l’impression que 100 000 litres (100 m3), c’est beaucoup, puisque c’est ce que consomme une famille française moyenne en un an. Vu du côté d’un agriculteur, c’est ce qui permet de faire pousser son maïs sur seulement 500 à 600 m2, à peine un carré de 25 m par 25 m. Peu de gens savent que pour remplir leur assiette quotidienne, il a fallu environ utiliser 4,5 tonnes d’eau. Ou qu’il y a 1 tonne d’eau virtuelle[1] dans un kilo de blé, 6 dans un rôti de porc et 11 dans un rôti de bœuf. En fait on consomme indirectement beaucoup plus d’eau pour remplir son assiette que dans sa salle de bains !

De même, on a appris lors de la crise financière des années 2008-2009 que lorsque le citoyen moyen raisonne en centaines ou milliers d’euros (au-delà, il retourne parfois aux francs), l’entrepreneur compte en millions et le trader brasse des milliards. Autre exemple : le particulier achète sa nourriture au kilo, voire à la centaine de grammes. L’agriculteur la vend à la tonne, et l’industriel et le distributeur en centaines ou milliers de tonnes ; ces différences d’échelles rendent difficile le dialogue.

Une AMAP (Association pour le maintien de l’agriculture paysanne) vend chaque semaine ses légumes et autres produits biologiques récoltés par quelques agriculteurs à une centaine de personnes ; il y en a actuellement plus de 300 dans la région parisienne… mais il en faudrait 100 000 pour nourrir toute la région sur cette base, ce qui semble inatteignable ; ceci n’empêche pas certains de penser qu’il serait normal et souhaitable de généraliser la formule.

La loi des rendements décroissants

En productions végétales, celui qui a très peu de surface va souvent l’utiliser savamment et de façon optimale, en semant dans tous les espaces vides et en associant les plantes autant que faire se peut, ce que l’exploitant de grandes surfaces mécanisées fera moins efficacement. Les producteurs français de blé affichent ainsi une productivité nettement meilleure que celle de leurs homologues nord-américains, alors que la taille de leurs exploitations est nettement inférieure. En l’occurrence, il est plus payant de cultiver par exploitations de 100 ha en Champagne (où les terres ne sont pas très bonnes) que par 1 000 ha dans le Middle West américain (où elles sont très fertiles). Les cultivateurs de 2 hectares en Chine obtiennent de très bons résultats également. Une étude américaine a ainsi montré que les très petites exploitations (1,5 hectares) produisaient en moyenne 1 400 dollars à l’hectare[2] ; les petites (11 hectares) plongeaient ensuite à seulement 139 dollars, suivies par les moyennes (32 hectares) avec 60 dollars, pour se stabiliser autour de 55 dollars à partir de 60 ha. Les très grandes exploitations, supérieures à 500 ha, ne produisaient, elles, que 39 dollars à l’hectare. Donc, apparemment « small is beautiful »…

Mais les investissements agroécologiques coûtent chers et nécessitent de grandes exploitations

Nous devons réinventer entièrement une nouvelle agriculture « écologiquement intensive » pour remplacer l’agriculture « chimiquement intensive » qui semble en fin de parcours… Ceci va nécessiter de grands investissements humains et monétaires. Pour cela une certaine taille peut sembler utile (de même que le travail en réseau pour partage d’expériences et de matériels).

Regardons par exemple le cas de la douzaine de producteurs de fruits et légumes regroupés dans la belle association Demain la Terre. Ils sont de taille respectable : en général plusieurs dizaines de millions d’euros de chiffre d’affaires pour chacun, avec chaque fois des centaines d’hectares de plein champ ou des dizaines d’hectares de serre. Ils se sont regroupés pour se stimuler en travaillant ensemble sur 8 thèmes écologiques et responsables :

  • Réduire l’usage des produits phytosanitaires et faire disparaître les résidus.
  • Préserver la qualité et les ressources en eau et éviter toute pollution.
  • Préserver la qualité des sols et éviter toute pollution.
  • Favoriser la biodiversité et protéger les insectes pollinisateurs.
  • Contrôler et diminuer la consommation énergétique et les émissions de gaz à effet de serre.
  • Gérer la valorisation des déchets et leur réduction.
  • Favoriser une relation économique durable avec les parties prenantes.
  • Garantir un respect des thématiques sociales.

Prenons le cas de Kultive, producteurs de 25 000 tonnes de concombre en Val de Loire. Dans les immenses Serres du Val de 8 hectares de Didier Foulon, leur président, on pratique la cogénération chaleur et électricité avec une centrale à gaz qui fournit en électricité l’équivalent de 20 000 foyers (en fait dorénavant l’électricité représente dorénavant la moitié du chiffre d’affaires de l’entreprise) ! Mais ce n’est pas tout : les fumées, après avoir refroidies en chauffant les serres, sont carrément réinjectées dans les mêmes serres car leur gaz carbonique sert d’accélérateur pour la photosynthèse des concombres… Comment faire tout ça avec de petites exploitations ? Et l’entreprise récupère l’eau de pluie, gère son eau en circuit fermé, recycle tous ses substrats, et pratique activement la lutte biologique intégrée (voir ci-dessous les petits sachets qui libèrent des petites bêtes qui mangent les prédateurs des feuilles des concombres)… Qui pourrait faire tout ça dans des petites serres artisanales ?

Autre exemple de la même association, Robert Franchineau, producteur des melon Val de Serigny, qui cultive 600 hectares de melons, principalement en Haut-Poitou, mais aussi en Espagne et au Maroc (jamais les mêmes : il ne repasse jamais dans les mêmes champs avant 6 ans, il se contente de louer pour un an à ses voisins, après une analyse très rigoureuse de leurs pratiques culturales antérieures). Il travaille très activement avec des apiculteurs qui ne lui apportent pas moins de 700 ruches, dont les abeilles se régalent également des fleurs et autres plantes mellifères qu’il sème autour et dans ses champs ; il plante 100 amandiers nouveaux chaque année dans les communes environnantes ; les rotations longues lui permettent de fortement diminuer l’utilisation de pesticides ; il recycle intégralement les 4 700 km de plastiques qu’il tend sur ses champs chaque année, etc.

Troisième exemple, le Verger de la Blottière et ses 500 hectares de pommiers et poiriers, dont le directeur David Socheleau est devenu au fil des ans un véritable spécialiste de l’élevage des mésanges, avec ses 750 nids répartis dans les vergers : chaque couple de mésanges mange très efficacement 18 000 carpocarpses par an, les célèbres vers qui aiment tant creuser les pommes pour aller manger ses pépins. Ceux qui leur échappent ne coupent pas aux bâtonnets diffuseurs d’hormones de confusion sexuelles, véritables contraceptifs d’insectes ! Mais il a également développé de façon très efficace les couverts végétaux entre les rangs, eux-mêmes rabattus mécaniquement pour nourrir la terre et la faune auxiliaire, et il expérimente maintenant les bâches anti pluie pour limiter la tavelure les années humides, l’arrosage goutte à goutte, etc.

La grande taille peut être synonyme d’irresponsabilité et de laxisme, mais aussi de recherche accrue pour mettre en œuvre cette agriculture à la fois productive et respectueuse de l’environnement. Au commencement on trouve d’abord des hommes, des femmes et leurs projets, dans les petites comme dans les grandes entreprises ! Méfions-nous des jugements hâtifs !

 

[1] Eau virtuelle : celle qui a été consommée tout au long du processus de production et de mise à disposition.

[2] Étude effectuée à partir du recensement agricole de 1992, donc ancienne malheureusement, citée par Olivier de Schutter, L’Économie politique de la faim, op. cit.

A propos Bruno Parmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations. J'ai 67 ans et j'ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d'agriculture d'Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d'enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural. Ingénieur des mines et économiste, j'avais auparavant consacré l'essentiel de mon activité à la presse et à l'édition. J'ai eu ainsi l'occasion de découvrir à l'âge mûr et depuis un poste d'observation privilégié les enjeux de l'agriculture et de l'alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs). Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l'agriculture, sur l'alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ». Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d'échange.
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