Demain, nourrir le bétail avec des aliments produits par électrolyse ?

Un laboratoire finlandais vient de mettre au point une technique pour « créer » par électrolyse un aliment composé à 50 % de protéine, sans avoir recours à l’utilisation d’aliments classique. Leur objectif est de trouver un substitut à l’agriculture traditionnelle, afin de répondre au fort déficit de nourriture que pourrait entraîner l’augmentation de la population mondiale. Pensez-vous qu’il s’agit d’une découverte prometteuse ou plutôt inquiétante ?

Article paru dans Atlantico le 1er août 2017

Bruno Parmentier : C’est peu de dire que la percée des technologies numériques a transformé durablement notre vie… avec du sable transformé en puces de silicium ! Mais nous n’avons encore rien vu : le « siècle des biotechnologies » risque d’être encore plus ébouriffant, d’autant plus que nous allons assister à la convergence de ces deux mondes. Les annonces de ce type vont donc se multiplier dans les prochaines années. Nous n’avons encore rien vu avec la fécondation in vitro, le clonage de quelques animaux, les premiers OGM la nourriture en poudre ou en pilules, ou encore le hamburger 100 % artificiel, garanti sans animal,  le plus ébouriffant reste à venir !

On peut saluer et se réjouir des découvertes des sciences « dures », et en particulier biologiques, mais on peut aussi voir que ces avancées, qui concernent la vie, concernent également le plus profond de notre culture humaine et interrogent en tout premier lieu les sciences « molles », à commencer par la philosophie : qu’est-ce que l’homme ? Qu’est-ce qu’un sexe, une génération, une espèce, etc. ? A-t-on le droit de croiser les espèces, ou de cloner des animaux, et a fortiori des humains ? Doit-on mettre des barrières ou des passerelles entre les différentes catégories du vivant ? Ces questions seront de plus en plus nombreuses, et ce n’est pas parce qu’il se trouvera toujours un irresponsable pour tout essayer, et des intérêts économiques pour les commercialiser qu’il faut mettre en péril les fondements de notre humanité.

Le bioréacteur expérimental finlandais

A chaque fois les chercheurs (ou leurs collègues du marketing) abusent de l’argument de la faim dans le monde pour justifier et surtout faire financer la poursuite de leurs efforts.

Mais on peut tout aussi bien observer que l’agriculture est parfaitement capable de nourrir 10 milliards d’humains sans changer à ce point-là de paradigme, et malgré le réchauffement de la planète. Sur plus de la moitié des terres agricoles mondiales les rendements restent très faibles et les marges de progrès restent considérables, en particulier en Afrique et en Amérique latine. On n’est absolument pas obligé de gâcher le tiers de la nourriture produite dans le monde (soit environ 240 kilos par français et par an !), ni de consommer autant de viandes et de laitages dans les pays développés. Les promesses de l’agroécologie sont réelles, etc. Mais cela nécessite une remise en cause très profonde de toute notre organisation agricole et alimentaire mondiale ! C’est toujours plus simple d’agiter la promesse d’une découverte scientifique qui puisse remettre tous les compteurs à zéro en évitant ces transformations.

C’est un peu comme dans le cas du réchauffement climatique : certains climato sceptiques agitent l’espoir de technologies qui puissent refroidir à volonté la planète, un argument fort commode pour pouvoir continuer à ne rien faire aujourd’hui !

Les chercheurs prétendent pouvoir nourrir ainsi le bétail et éviter d’augmenter la surface agricole exploitée. L’alimentation de synthèse, de plus en plus rejetée dans les pays occidentaux, est-elle malgré tout l’avenir de l’agriculture ? 

Bruno Parmentier : Il faut absolument accélérer la tendance naturelle à la baisse de la consommation de produits d’origine animale dans nos pays où l’alimentation trop riche provoque de nombreux problèmes de santé, et donc aider à une transformation complète du secteur européen de l’élevage qui subit de ce fait une crise structurelle profond. Mais cela n’empêchera pas les milliards de membres des classes moyennes du tiers-monde d’en consommer davantage, même si on développe en parallèle l’élevage d’animaux à sang-froid, moins consommateurs de ressources naturelles (crevettes, poissons, insectes) en fait la demande mondiale de ces produits de plus en plus prisés va probablement doubler d’ici à 2050. Trouver des sources d’alimentation complémentaires pour ces animaux peut donc constituer une bonne voie, en évitant en particulier une déforestation massive et un renchérissement exagéré du prix des céréales. Fabriquer de l’alimentation animale à partir d’énergie solaire, et d’azote et de gaz carbonique prélevés dans l’atmosphère, et donc imiter efficacement la photosynthèse serait probablement une grande avancée… si les inconvénients techniques, économiques, sanitaires, etc. qui ne manqueront pas d’apparaître ne dépassent pas les avantages attendus…

Les européens qui, dans leur majorité, rejettent les OGM, mangent pourtant tous les jours des animaux qui en ont été gavés, et s’habillent avec ! Rappelons qu’actuellement 83 % du soja consommé dans le monde est OGM, ainsi que 29 % du maïs et 75% du coton ! Je ne crois pas qu’ils rejetteront massivement la viande issue d’animaux nourris avec ces nouveaux compléments alimentaires… Et s’ils en consomment moins, ce sera fort utile de toute façon pour les équilibres écologiques de la planète !

Quels sont les risques économiques ou sanitaires que pourrait comporter à votre avis cette agriculture « hors-sol » ?

Bruno Parmentier : Manger a toujours été une activité à risque ! Rappelons que 95 % des plantes existants sur la planète sont soit indigestes, soit carrément dangereuses pour notre système digestif, que nous nous nourrissons de ce fait, par prudence et par habitude, avec un tout petit nombre d’espèces (quelques dizaines en fait : un petit nombre de céréales, quelques fruits et légumes, quelques animaux, toujours les mêmes). Et souvenons-nous que la dernière grave crise sanitaire en Europe a été le fait des… graines bios germées allemandes, qui en ont tué une cinquantaine et handicapé des milliers !

N’excluons donc pas que ces « nouveaux aliments du bétail » puissent un jour affronter des problèmes sanitaires. Mais comme nous ne les consommerons qu’indirectement, il sera toujours temps d’abattre les animaux concernés plutôt que de les manger ! De même, si par extraordinaire les protéines issues d’usines solaires concurrençaient réellement le soja (qui est actuellement la principale source de protéine à l’échelle mondiale), cela ne serait pas évidemment pas sans conséquence sur les cours mondiaux de cette légumineuse. Mais ils ont grimpé de façon exagérée depuis quelques décennies car nous n’en avons jamais assez, et il me semble que ça faciliterait l’objectif de nourrir correctement davantage d’humains avec ces graines oléagineuses, qui restent probablement la source la plus merveilleuse de protéines végétales pour les hommes, soit directement, soit sous forme de substituts texturés à la viande. Gageons seulement que le pourcentage de soja OGM diminuerait alors fortement ! C’est une erreur de penser qu’on mange invariablement la même chose dans les mêmes quantités : on a bien vu par exemple notre consommation de vin diminuer par trois depuis les années 50, ou que les boucheries chevalines ont pratiquement disparues en France, depuis que le cheval est devenu un compagnon de loisir, un « ami » et non plus un futur « rôti ».

Et l’agriculture « hors sol » existe déjà à grande échelle, avec une bonne acceptabilité : la grande majorité des tomates et concombres que nous consommons dans nos salades estivales n’ont jamais vu la terre et ont dû se contenter de laine de roche, fibres de coco ou autre produits volcaniques ! De même que les poivrons, aubergines et courgettes de nos ratatouilles.

Mais… gardons notre sang-froid, en matière d’alimentation les évolutions sont souvent beaucoup plus lentes et moins profondes que prévu au départ. Déjà Jules Verne pensait qu’à notre époque on se nourrirait principalement de pilules ! Manger, c’est beaucoup plus qu’absorber de l’énergie. Il ne suffit pas qu’un aliment existe, il faut aussi pouvoir « le penser » avant d’accepter de l’ingérer. Sinon nous mangerions tous des chiens et des chats, animaux qui, comme chacun sait sont parfaitement comestibles, et qui ont d’ailleurs été mangé souvent dans des situations extrêmes de famine… Sans compter l’anthropophagie : la viande humaine est certainement très savoureuse…

 

A propos Bruno Parmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations.
J’ai 67 ans et j’ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d’agriculture d’Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d’enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural.
Ingénieur des mines et économiste, j’avais auparavant consacré l’essentiel de mon activité à la presse et à l’édition.
J’ai eu ainsi l’occasion de découvrir à l’âge mûr et depuis un poste d’observation privilégié les enjeux de l’agriculture et de l’alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs).
Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l’agriculture, sur l’alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ».
Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d’échange.

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