La faim progresse de nouveau : retour à la « normale » ?

Les Nation-Unies déplorent que la faim dans le monde ait de nouveau progressé, de 777 millions de personnes en 2015 à 815 millions en 2016. Ne soyons pas naïfs, il ne s’agit que d’un « retour à la normale ».

Depuis plus d’un siècle, on déplore 800 millions d’affamés dans le monde

En la matière, il est utile d’observer l’évolution des statistiques sur le temps long et pas seulement à court terme. Le nombre d’affamés en 2017 est malheureusement du même ordre que celui qu’on déplorait… en 1900, mais aussi en 1950 et en 2000 ! Il y a donc une espèce de « loi de l’humanité » qui fait que, quel que soit le nombre d’habitants sur la planète, il y a toujours 800 millions d’affamés. Et, comme d’habitude, nous déplorons avec une grande régularité la mort de faim d’un enfant de moins de 5 ans toutes les… 10 secondes !


Il s’agit bien de gens qui ont faim, faute d’apport nutritionnel suffisant. Il convient de rajouter à ces chiffres effarants le milliard (environ) de personnes malnutries, en mauvaise santé car leur alimentation n’est pas assez diversifiée. En effet de très nombreuses personnes dans le monde ne mangent en fait qu’une seule chose, tous les jours la même chose : du riz ou du manioc par exemple, et manquent cruellement de protéines, de vitamines, de micronutriments, etc.
Ça paraît quand même incroyable qu’on n’arrive pas à résoudre ce problème, alors même que la population du monde a augmenté de 5,7 milliards depuis l’an 1900, soit autant de gens qu’on a réussi à nourrir sur les mêmes terres (on est passés de 1,8 à 7,5 milliards de terriens). Bravo ! Les Nations-Unies se consolent comme elles le peuvent en observant qu’en pourcentage de la population mondiale, nous ne cessons de marquer des points, puisque la prévalence de la faim est passée de 50 % de la population mondiale à seulement 11 %. Que ceux que cela réjouit relèvent la tête !
Les Nations-Unies, qui ont dû constater leur échec à remplir les « Objectifs du millénaire » de passage de 800 à 400 millions d’affamés entre 2000 et 2015, se sont pourtant imprudemment fixé d’éradiquer purement et simplement la faim en 2030 lors de la rédaction des nouveaux « Objectifs du développement durable » en 2015… Ce serait bien surprenant qu’on y arrive. Mais, à la réflexion, pourquoi ne pas « terminer le job » ? Ce serait quand même élégant non ?

La faim est maintenant une pure création de l’homme

C’est quand même théoriquement possible, car, comme je l’écrivais en 2014 dans mon livre Faim zéro, pour en finir avec la faim dans le monde, il faut bien se rendre compte que la faim est d’abord politique. Elle n’est ni une malédiction ni un accident, mais bel et bien pour l’essentiel une construction humaine : on peut mourir de faim dans un pays qui regorge de nourriture et qui en exporte à la terre entière. À l’inverse, on peut arriver à manger partout, même dans les zones surpeuplées ou semi-désertiques. En pratique, les victimes de la faim sont aussi quasiment toutes victimes de la cupidité ou de l’indifférence de certains de leurs contemporains. Même si des catastrophes naturelles – séismes, cyclones, raz-de-marée, éruptions volcaniques… – peuvent la faire resurgir, quand elle se prolonge, c’est parce qu’elle devient de nouveau le fruit d’une prolifération de la méchanceté, l’indifférence et l’incurie.
Autrefois, quand les fruits de l’agriculture restaient aléatoires et les transports lents et hasardeux, la faim était souvent le prix à payer pour faire face aux aléas climatiques. Désormais, on a beaucoup progressé sur ces deux plans, et elle n’est plus que la conséquence de l’ignorance, de la guerre, de l’absence d’État, et des conflits pour s’accaparer les ressources naturelles. On peut d’ailleurs noter que, sur les 815 millions de personnes souffrant de faim, 489 millions vivent dans des pays touchés par des conflits…
Mais aussi, notons que la faim devient de plus en plus, un sous-produit de la mondialisation et de l’absence de contrôle public des multinationales. « On » a bel et bien mené (sans le dire, par action ou par omission) des politiques sophistiquées de propagation de la faim.

C’est à la fois une mauvaise nouvelle et une bonne. Car ce que l’homme a fait, l’homme peut le défaire. Si la faim est d’abord politique, son éradication l’est aussi.

Pour lutter efficacement contre la faim, il faut la comprendre

Tentons rapidement de qualifier cette faim. Tout d’abord, contrairement à ce que pensent beaucoup de nos contemporains, elle touche d’abord des paysans, y compris majoritairement des paysans qui ont de la terre. De la terre, soit (quoique pas beaucoup), mais aride, sans semences, sans engrais, sans pesticides, sans machines, sans formation, sans assurance, sans crédit, etc. Ces ressources sont réservées aux cultures d’exportation : coton, arachide, café, cacao, etc., mais jamais à l’agriculture vivrière. Or ce n’est pas parce qu’on cultive du café qu’on ne doit pas nourrir sa famille, et quand on cultive des céréales avec peu de moyens, les rendements et les revenus sont tellement inférieurs à ceux des pays riches que les exportations à bas prix des surplus de ces derniers ne vous permettent pas de vivre. La faim est d’abord un échec de l’agriculture mondiale, une maladie silencieuse des villages isolés du tiers-monde. Et c’est souvent quand ils en ont vraiment assez d’avoir faim dans leurs villages que les affamés rejoignent les immenses bidonvilles qui enserrent toutes les grandes villes du sud…

Il ne s’agit donc pas de nourrir les gens qui ont faim, il s’agit d’arrêter d’empêcher les paysans du monde de se nourrir eux-mêmes.
Cette faim est également de plus en plus la fille du réchauffement climatique, dont les campagnes tropicales sont les principales victimes, devant faire face aux cyclones, sécheresses, inondations, maladies, épidémies, salinisation et épuisement de leurs terres, etc. Nous roulons en 4/4 et eux ont de plus en plus faim ! Il paraît ainsi logique que l’intégralité de la bande sahélienne, d’ouest en est, où il n’y a plus rien à boire, et donc logiquement à manger, soit la proie de l’extrémisme, des guerres et de leurs cortèges de famines. Les quatre « pré-famines » qui se sont déclarées en 2017 (Nigeria, Somalie, Soudan du Sud et Yémen) sont toutes en Afrique sub-saharienne…
De plus cette faim est bien souvent fille des richesses minérales ou pétrolières. Cela peut paraître étrange de constater que dans la quasi-totalité des pays miniers ou pétroliers du Sud, on a chroniquement faim ; car l’apparition de richesses très convoitées dans les pays à faibles états et gouvernements provoque immanquablement de la corruption massive et des coups d’état et autres guerres civiles. Songeons au scandale intégral de la faim en République démocratique du Congo, au Soudan, en Angola, voire maintenant en Algérie et au Venezuela… Faudra-t-il vraiment attendre la fermeture des dernières mines de cuivre et de diamant en République démocratique du Congo pour que ce pays devienne enfin ce qu’il devrait être, une grande puissance agricole, le Brésil de l’Afrique ?
On voit bien que, dans tous les cas, les pays du nord, qui, eux, ont résolu le problème de la faim sur leurs territoires, sont directement impliqués dans les vraies causes de la faim là où elle subsiste.
Observons également qu’on peut gagner la bataille de la faim. L’Europe l’a fait, après avoir récité pendant des millénaires « donnez-nous aujourd’hui notre pain de ce jour » ! La Chine, pays symbole de la faim dans les années 50 à 80, est en passe de s’en sortir, ainsi que le Vietnam, pourtant à ce jour le pays qui a été le plus bombardé au monde, y compris avec d’ignobles pesticides. L’Amérique latine est sur la bonne voie… En fait, si le nombre d’affamés reste globalement stable, cette moyenne cache de grandes mutations géopolitiques : tout se passe comme si « on » avait décidé de regrouper dorénavant les affamés du globe dans deux et seulement deux régions du monde : la péninsule indo-pakistanaise (incluant le Bangladesh et l’Afghanistan), et l’Afrique noire. Dans ces régions, le nombre d’affamés stagne (par exemple en Inde, autour de 220 millions ; dans ce pays on continue à déplorer 48 % d’enfants malnutris, autant qu’au Guatemala ou à Madagascar !), ou, pire, ne cesse d’augmenter. Par exemple, au cours des années 1990 et 2000, le nombre d’affamés a augmenté de 147 % à Madagascar (de 3 à 7 millions), 145 % en Ouganda, 143 % en Côte-d’Ivoire, 131 % en Tanzanie et en Zambie, 100 % au Burkina Faso, etc. On ne peut donc pas ne pas se poser frontalement cette question : qu’est-ce qui fait que ce qui a pu réussir dans de nombreuses autres régions du monde échoue dans ces deux régions ? Pourquoi il n’y a pas un seul pays du continent africain qui ait réussi en matière agricole ?

Les solutions existent pour éradiquer la faim

Bien entendu, il faut commencer par arrêter les guerres, partout ! Là où les Kalachnikov (ou les Rafale !) font la loi, pas de danger qu’on mange à sa faim… Pourquoi ce qui est devenu possible, la paix au Liban, en Colombie, la fin de l’apartheid en Afrique du sud ou des régimes staliniens en Europe, serait réservé à quelques pays seulement ?
Pour faire face à l’augmentation de la population et aux changements des régimes alimentaires des classes moyennes qui se mettent partout à consommer des produits d’origine animale, il faudrait encore augmenter de 70 % la production agricole mondiale, dont la doubler en Asie et la tripler en Afrique !


Or les rendements issus de la « révolution verte » stagnent. Les inconvénients issus de cette fantastique méthode d’augmentation de la production de nourriture rejoignent et parfois dépassent dorénavant ses avantages : épuisement, salinisation et érosion des terres, résistances aux pesticides, inadéquation aux nouvelles conditions climatiques, etc. Pour produire « plus et mieux avec moins », avec un climat dégradé et des ressources raréfiées, il faut mettre en œuvre une nouvelle révolution agricole, à base d’intensification des processus écologiques. Une agroécologie intensive. Le but est de produire « autant mais avec beaucoup moins d’apports extérieurs » dans nos pays où l’agriculture est efficace, mais dorénavant menacée, et de produire beaucoup plus dans les pays tropicaux, où les rendements actuels sont encore faibles mais les forces de la nature immenses.

Le sans labour, qui permet d’utiliser la terre en permanence, les associations de plantes complémentaires, qui s’aident à pousser ou se protègent mutuellement, l’agroforesterie, qui mixe les arbres permanents et les plantes annuelles (et les animaux), le recours aux animaux auxiliaires de culture, etc. sont autant de solutions d’avenir. D’autant plus crédibles que nous commençons à peine à comprendre les processus naturels qui se passent dans le sol (rappelons que sous un seul M2 de sol vivent 260 millions d’êtres vivants…), que les développements du numérique à venir très rapidement vont nous permettre de concevoir une agriculture extrêmement précise, adaptée à chaque M2, puis à chaque plante, et, pour l’élevage, à chaque animal, et que la nouvelle chimie bioinspirée, destinée à soutenir les processus naturels plutôt que les éradiquer va maintenant apporter de nouvelles solutions probablement ébouriffantes.

Mais ça ne suffit pas : en même temps qu’on continue à s’efforcer de produire, il faut veiller à moins gâcher. Rappelons qu’on gâche un tiers de la production agricole mondiale, soit environ 240 kilo par français et par an, un premier tiers au champ et en mer, un autre à l’usine, dans les transports et dans la distribution, et le dernier à domicile ou au restaurant… Et, dans nos pays, le premier gâchis réside dans la consommation carrément déraisonnable de produits animaux, viande et laitages, qui mobilisent beaucoup plus de ressources naturelles que la consommation de végétaux. Nous avons baissé de 15 kilos par an notre consommation annuelle de viande depuis le début du siècle, passant de 100 kilos à 85 kilos, il faut poursuivre et amplifier cette baisse, idem pour les laitages où nous sommes passés de 100 à 90 kilos par an… Le défi de l’élevage européen est dorénavant de produire moins et mieux, vendu plus cher, exactement le même que celui qu’a réussi la viticulture dans les années 50 à 80.

Et enfin il faut veiller à ce que chacun ait un accès régulier, permanent et adapté à ses moyens à un minimum de nourriture. Cela passe en particulier pas des systèmes du type « allocations familiales » comme celui qui a été mis en place sous le vocable « Faim zéro » dans le Brésil de Lula, avec un succès considérable. Donner aux mères de famille de quoi assurer une alimentation de base aux enfants en bas âges devrait être la première priorité de chaque gouvernement. C’est devenu celui des Nations-Unies qui ont fait leur ces programmes Faim zéro… On s’y met, vraiment ?

Et enfin, dans cette période particulièrement difficile il convient de soutenir les ONG qui sont « au front », celles qui par exemple nourrissent les populations en danger de mort rapide, à commencer par les 60 millions de réfugiés dans le monde. Là c’est simple, si on n’intervient pas rapidement et efficacement, ça devient vite inutile, car les gens seront… morts de faim. Et la France peut légitimement s’enorgueillir d’avoir su créer quelques-unes des plus belles organisations sur ce front, comme Médecins sans Frontières ou Action contre la faim, et beaucoup d’autres. Qu’est-ce qu’on attend pour les soutenir ?

A propos Bruno Parmentier

Bruno Parmentier : Consultant et conférencier sur les questions d’agriculture, alimentation et faim dans le monde. Administrateur d’ONG et de fondations.
J’ai 67 ans et j’ai dirigé de 2002 à 2011 le Groupe ESA (École supérieure d’agriculture d’Angers), numériquement, le plus grand Groupe français d’enseignement supérieur en agriculture, alimentation et développement rural.
Ingénieur des mines et économiste, j’avais auparavant consacré l’essentiel de mon activité à la presse et à l’édition.
J’ai eu ainsi l’occasion de découvrir à l’âge mûr et depuis un poste d’observation privilégié les enjeux de l’agriculture et de l’alimentation, en France et dans le monde (nous avions 40 nationalités chez les étudiants et 14 chez les profs).
Il en est sorti trois livres de synthèse, un sur l’agriculture, sur l’alimentation et sur la faim. Trois livres un peu décalés, qui veulent « sortir le nez du guidon » pour aller aux enjeux essentiels, et volontairement écrits avec des mots simples, non techniques, pour être lisibles par des « honnêtes citoyens ».
Ce blog prolonge ces travaux et cette volonté d’échange.

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